Spéciale François de Rugy : Pourquoi les riches adorent les homards ?

A la surface, vous achetez le luxe pour deux raisons : d’abord car vous en avez la possibilité, et que tout le monde préfère acheter un portefeuille en vrai cuir qu’un portefeuille en simili cuir, question de qualité. Hormis cela, le luxe vous permet d’impressionner et de séduire.

Dans ma vidéo sur l’estime de soi, j’expliquais que notre estime de nous-même augmentait en se rendant utile au groupe et qu’en retour le groupe nous donnait de la reconnaissance. Notre espèce s’est bâtie sur la répartition des tâches au sein d’une tribu, et notre partie du cerveau responsable de notre conscience de nous-même s’est bâtie sur ce système.

Quand nous étions chasseurs cueilleurs, utilité au groupe, statut et estime de soi étaient intriqués.

Puisque nous étions en clans relativement égalitaires et solidaires, vous ne pouviez être en haut en statut que si vous étiez un membre réellement utile voire indispensable pour le groupe.

C’est pour cela que notre système de base est une méritocratie, mais une méritocratie au niveau de solidarité incomparable dans le règne animal. Et de ce fait, lorsque vous étiez haut en statut, puisque vous le méritiez, vous étiez reconnu par le groupe, et votre estime de vous-même était au top.

De sorte que si la reconnaissance du groupe allait pouvoir gonfler notre estime de nous-même, il en fut de même de notre statut hiérarchique et donc de notre situation socioéconomique, car à la base ces éléments n’allaient jamais l’un sans l’autre.

Mais aujourd’hui, dans nos grandes sociétés modernes où de plus en plus d’individus se retrouvent dans des villes où tout le monde est anonyme, statut socioéconomique ne rime plus forcément avec apport positif concret au groupe, et parfois juste avec intérêt personnel. 
Il peut suffire d’accumuler des millions en devenant trader tout seul dans un bureau à Wall Street et vous vous sentirez aussi puissant qu’un chef Indien.

Ce sentiment de puissance vient du fait que le cerveau traque constamment notre position dans le groupe et ajuste sa neurochimie en fonction. Ironiquement, cela a été découvert via une étude sur… des homards. (1)

Il se trouve que si non seulement plus nous montons en statut plus nous nous sentons fort, avec cette estime de soi vient en proportion la volonté de prendre soin de soi. Nous l’avons tous déjà vécu : à la suite d’une réalisation dont nous sommes fiers, nous ressentons un boost de confiance en nous-même et ressentons l’envie d’aller nous racheter des vêtements, aller au restaurant, prendre soin de nous etc, et nous sommes en fait comme le homard victorieux d’un combat qui veut s’accaparer le meilleur spot.

C’est ce principe qui a lieu avec l’amour des riches pour les homards, c’est-à-dire pour le luxe sans utilité réelle.

Et cela s’étend jusqu’à parfois basculer dans le ridicule, comme dans tous ces galas de modes où des bouts de tissus rares et extrêmement chers sont collés ensemble pour former une espèce de sac à patates horrible mais agréable au toucher.

Mais l’on peut aller encore plus loin dans l’analyse et passer sur le plan de l’Histoire.

Ce « mécanisme du homard » permet de comprendre la lutte des classes de Karl Marx. Le désir d’accaparement général des élites peut se voir tôt ou tard totalement débridé, et celle-ci alors tomber dans l’égoïsme et la mauvaise redistribution de l’énergie au groupe. S’en suivra des révolutions, et la caste d’élite se verra renversée puis remplacée.

Ce que l’on peut finalement tirer de concret pour nous en tant qu’individu, c’est que pour se donner confiance en nous-même, il ne suffit pas de se faire beau et ranger sa maison comme le préconisent les magazines psycho à deux sous.

Certes cela a un effet, c’est d’ailleurs ce qui se passe dans la tête d’un escroc : l’escroc est quelqu’un de prêt à toutes les vilainies pour s’accaparer de l’énergie et s’acheter un faux statut socioéconomique car au fond il n’a aucune identité.
Mais ce n’est qu’une rustine et finit toujours par s’écrouler. 
Il en va de même de bâtir son estime de soi sur un enrichissement au détriment du groupe, car cela finira forcément par nous retomber dessus.

La voie la plus solide est donc de réaliser des choses dont nous pouvons être fier et pour lesquelles les gens nous seront reconnaissant, et les gens nous sont reconnaissant pour ce qui leur est utile et positif.
Je pourrais à ce propos embrayer sur le sujet des « bullshit jobs » et du « bore out », ces deux phénomènes récents : les bullshit jobs sont des métiers qui ne servent à rien et qui entraînent des bores out, en gros des crises existentielles, puisque ceux qui les font finissent par se questionner sur leur utilité au groupe, un fondamental de l’esprit humain, et alors par perdre totalement foi en eux-mêmes. C’est un autre sujet.

Bref, vive les homards.

BL

Sources :

(1) (Kravitz, E. A. (2000). Serotonin and aggression: insights gained from a lobster model system and speculations on the role of amine neurons in a complex behavior. Journal of Comparative Physiology A, 186(3), 221-238.)

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