« Je suis quelqu’un d’absolument rationnel » – Le chaman animiste en nous

La croyance en la magie est une propriété fondamentale de l’esprit humain.

Dès 4 ans, un enfant peut faire la distinction entre des objets ordinaires imaginés, comme une tasse imaginée, et des objets fantastiques, comme une sorcière volant dans le ciel (Subbotsky, E. (2014). The belief in magic in the age of science. Sage Open, 4(1), 2158244014521433). Il y a déjà chez lui la capacité à différencier le concret du réel, mais comme l’on pouvait s’y attendre, présentez-lui un phénomène sortant de l’ordinaire et démuni d’explication – par exemple une table qui bouge toute seule – et il s’en remettra vite à un effet magique (Subbotsky, E. (1994). Early rationality and magical thinking in preschoolers: Space and time. British Journal of Developmental Psychology, 12(1), 97-108).

Certains diront donc que nous sommes cartésiens par défaut, mais magiciens par dépit. Il semble plutôt que nous adorons tellement le surnaturel que nous le recherchons activement depuis la nuit des temps.

En 2010, deux expériences ont examiné le lien possible entre la pensée magique et la créativité chez les jeunes enfants (Subbotsky, E., Hysted, C., & Jones, N. (2010). Watching films with magical content facilitates creativity in children. Perceptual and motor skills, 111(1), 261-277.). Les résultats montrèrent qu’après avoir vu un film fantastique, leur score à des tests de créativité après le film augmentait. Les chercheurs l’expliquèrent par une plus grande stimulation de ce qu’on appelle la « pensée divergente », et cette expérience permit de comprendre la fonction du fantastique injecté dans tous nos mythes à travers les âges et les peuples.

Le surnaturel provoque un étonnement, et cet étonnement provoque de l’émotion. L’effet se produit via l’association de concepts éloignés et normalement impossibles ; des concepts qui ne vont normalement pas ensemble puisque nous n’avons jamais vu cela dans le réel. Un animal qui parle, une capacité d’invisibilité ou de voler. Cependant, cette association ne crée un « wouaw ! » que si elle produit une chose qui, si elle était véritable, serait absolument et révolutionnairement positive : imaginez que votre chien se mette à vous faire des blagues, ou que vous pouviez voler pour aller le matin jusqu’au travail. De telles associations créent quelque chose de stimulant, et cette création crée du plaisir. Il s’agit du principe même de la créativité : lorsque des associations de concepts produisent quelque chose de stimulant, productif et utile, lorsque nous « trouvons » ou comprenons quelque chose, du plaisir est ressenti : « Eureka ! ».

L’émotion produite augmente la mémorisation. C’est que comprirent Jean de La fontaine avec ses fables aux animaux qui parlent, ou les grecs et leur mythologie extraordinaire. Si vous voulez diffuser un produit ou un message dans une culture, mettez-y quelques gouttes de surnaturel, et il génèrera plus de plaisir, se mémorisera et se transmettra plus facilement, jusqu’à peut-être s’intégrer à la culture du groupe. Pour ces raisons, les êtres humains firent toujours de la magie une pièce centrale de leur culture, dans les films fantastiques, les contes de noël, les mythologies ou les légendes locales, et les contes pour enfants se teintèrent toujours de surnaturel.

Mais mêmes nous, adultes, ne perdirent jamais cette fibre fantastique. Tenez : porteriez-vous un pullover ayant appartenu à un tueur en série, même si vous aviez la preuve qu’il a été stérilisé plusieurs fois ? Et si ce pull appartenait à mère Theresa ? Cette question fut posée à des étudiants universitaires un jour, et la réponse fut la même pour chacun d’entre eux : ils répondirent aux scientifiques qu’ils pouvaient stériliser le premier pull autant de fois qu’ils le voulaient, ils ne le porteraient jamais car y restait peut-être la « vibe » du porteur précédent, en quelque sorte un bout de son âme. (Subbotsky, E. (2014). The belief in magic in the age of science. Sage Open, 4(1), 2158244014521433).

Les voitures au look agressif sont les nouvelles têtes de lion que nous apposions sur nos têtes dans nos cavernes. C’est « l’effet de contagion ». Même principe lorsque nous achetons un parfum promu par une star à qui nous voulons ressembler, devenir « un peu plus lui ». Quand nous nous disons « allez faites que ça marche ! », quand nous évitons de passer sous l’échelle même si nous sommes sensé ne pas y croire ; quand nous rencontrons des synchronicités, ces hasards qui semblent tomber tellement à pic que nous finissons forcément par nous poser des questions sur leur nature, quand nous faisons des rêves prémonitoires et quand nous pensons à ce qui nous attend apres la mort : notre rationalité n’est qu’une façade. Au plus profond de nous, nous sommes toujours des animistes chamanistes.

Boris Laurent

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s