La question du libre-arbitre est bien plus simple que ce que tout le monde croit (oui, vraiment)

La libre arbitre est à deux niveaux : le premier est celui de ce que l’on appellera le « libre arbitre par le verbe », le second est celui du « libre arbitre absolu ».

Nous sommes libres au premier, mais pas au second. Vous allez comprendre.

Ce qui fait l’Homme est le Verbe : avec le Verbe, nous nous sommes en partie extirpés de notre condition d’animal ne répondant aux stimulis du monde que par des pulsions (et parfois quelque réflexions, mais très lourdes à gérer pour son cerveau), pour atteindre un stade inédit du vivant, le stade où nous pouvions emmagasiner tellement d’informations que nous pouvions jouer avec dans nos pensées et les associer entre elles dans l’imaginaire puis dans la réalité : nous pouvions anticiper et créer.

Anticiper et créer nous ont donné une marge de liberté incommensurable par rapport aux autres animaux. Nous pouvions désormais orienter nos actes pour construire des choses qui n’existaient pas encore, et se faisant prévoir les risques de l’avenir. Nous nous éloignions toujours plus de notre condition d’animal soumis aux aléas de la nature, et par conséquent en devenions plus libres – nous nous rebellions contre Dieu.

Du moins, c’est ce qu’il parait.

Les réflexions qui nous permettent de créer ne sont pas créées à partir de rien par une âme fantomatique qui nous habiterait. Elles viennent du monde. Nous sommes le monde et nous ne pensons que par ce que nous recevons du monde.

En 1983, des expériences furent conduites pour voir jusqu’où allait notre libre-arbitre : les expériences de Benjamin Libet. Une série d’expériences surprenantes de simplicité, mais qui allait tout bouleverser. (Libet, B. Unconscious cerebral initiative and the role of conscious will in voluntary action. Behav. Brain Sci. 8, 529–539 (1985).)

Les sujets étaient assis sur des chaises et devaient fléchir le poignet au moment de leur choix. Le chercheur chronométrait trois évènements autour de cette action : 1) le début de l’activité électrique cérébrale détectée pour préparer le mouvement ; 2) Le moment où le sujet avait l’impression subjective de décider consciemment d’effectuer le mouvement (le moment où il se disait « je fléchis le poignet maintenant ») ; 3) le début du mouvement volontaire, fléchir le poignet.

Les résultats démontrèrent que c’est l’activité cérébrale qui commença le premier, à environ 550 millisecondes (ms) avant l’action. C’est seulement ensuite, 350 ms après, que le sujet rapportait son intention préalable d’exécuter le mouvement, qui survenait finalement 200 ms plus tard. Cette expérience montra scientifiquement que la conscience volontaire arrivait beaucoup trop tard pour être à l’origine de l’action, et que notre inconscient était beaucoup plus invasif que prévu.

Ces résultats choquèrent le monde académique, mais il fallut relativiser. Beaucoup de nos actions quotidiennes font participer l’inconscient : Lorsque vous conduisez ou jouez au piano, vos gestes sont automatiques, non conscient, et vous êtes pourtant maîtres de vous-mêmes. De plus l’action n’est pas complexe, il ne s’agit que de bouger un membre du corps. Très bien.

Une variante de l’expérience réalisée en 2008 vint remettre une couche (Soon, C. S., Brass, M., Heinze, H.-J. & Haynes, J.-D. Unconscious determinants of free decisions in the human brain. Nat. Neurosci. 11, 543–545 (2008).

Dans cette nouvelle expérience, réalisée dans une IRM permettant d’observer simultanément l’activité de tout un ensemble d’aires cérébrales, le sujet disposait de deux boutons, un dans sa main gauche et un dans sa main droite, et pouvait appuyer sur celui de son choix quand il le souhaitait.

L’IRM révéla que l’activité cérébrale préparatoire, le potentiel évoqué primaire, ne se déroulait pas 550 millisecondes avant la décision, mais bien : 7 à 10 secondes avant. Oui, 7 à 10 secondes.

Encore plus troublant, cette activité cérébrale permit dans une certaine mesure aux scientifiques de prédire de quel côté le sujet allait appuyer, ce donc même avant que le sujet ne le sache consciemment lui-même.

Dans la même optique, en 2019, une expérience fut réalisée dans l’objectif de savoir si l’on pouvait prédire le contenu d’une image mentale en observant les patterns d’activation du cerveau dans un IRM.  (Koenig-Robert, R., & Pearson, J. (2019). Decoding the contents and strength of imagery before volitional engagement. Scientific reports, 9(1), 3504.)

L’expérience consista à demander aux sujets de choisir librement un motif entre deux motifs visuels, avant de le visualiser pendant qu’un appareil enregistrait leur activité cérébrale.

Le résultat fut que rien qu’en observant les zones s’activant dans leur cerveau, les chercheurs purent non seulement prédire quel modèle ils choisiraient, mais aussi à quel point les participants évalueraient la netteté de leur visualisation. Le plus fou ? Les chercheurs ont réussi à prédire les choix des participants en moyenne 11 secondes avant que les pensées de ceux-ci ne deviennent conscientes.

Comment l’expliquer ? Il est possible que nous soyons directement dans le principe dit de l’amorçage.

Prenez un boxeur. Lors d’un match de boxe, le boxeur ne réfléchit pas : il cogne. Il retransmet toutes ses longues heures d’entrainement et toutes les préparations aux situations de combat qu’il peut rencontrer. Pendant le combat, son cerveau retransmet ces préparations : l’adversaire se prépare à donner une droite ? Telle réaction. L’adversaire esquive ? Telle réaction. Les réactions sont celles qui ont été apprises pendant l’entrainement, et cet apprentissage à fabriqué des connexions neuronales aussi grosses que des autoroutes. Ce sont ces autoroutes que le cerveau choisit pour faire passer l’information menant à un acte.

Ces gens dans l’IRM avaient été plus attirés par un motif plutôt que l’autre pour des raisons bien trop complexes et nombreuses pour être expliquées. Nous savons que les formes expriment en nous des émotions ; peut-être que la forme d’un motif « matchait » plus avec leur état interne présent, et que ce cela celui-là qu’ils aient choisis, car rappelez-vous, nous préférons toujours les œuvres qui nous parlent et qui « matchent » avec nous et notre vécu. Dès lors, l’empreinte neuronale pour ce motif était plus forte que pour l’autre, et quand la personne a reçu la consigne d’imaginer un motif au hasard, son cerveau, sans besoin que la personne en elle-même n’en prenne conscience, avait déjà choisi quel motif il allait prendre.

Est-ce que cela signifie que nous nous déplacions dans le monde et vivions cette vie en pilote automatique ? Non.

Il a été récemment démontré que les mouvements auto-initiés peuvent être interrompus même après l’apparition de signaux neuronaux prédictifs, ceux que les scientifiques peuvent voir avant que la personne ne prenne conscience d’un choix.

Autrement dit, les humains peuvent toujours opposer leur veto à un mouvement, même après l’apparition de ce fameux potentiel évoqué primaire. Néanmoins, ceci est possible jusqu’à un point de non-retour environ 200 ms avant le début du mouvement. Mais encore néanmoins, même après le début du mouvement, il est possible de modifier et d’annuler le mouvement à mesure qu’il se déroule. (Point of no return in vetoing movements ; Matthias Schultze-Kraft, Daniel Birman, Marco Rusconi, Carsten Allefeld, Kai Görgen, Sven Dähne, Benjamin Blankertz, John-Dylan Haynes ; Proceedings of the National Academy of Sciences Jan 2016, 113 (4) 1080-1085)

Ce que cela signifie, c’est que si nos pensées et volontés sont générées automatiquement, nous pouvons les inhiber avant qu’ils se concrétisent en actes, comme en les exprimant ou en faisant un mouvement. Cependant, cette capacité d’inhibition n’est possible que jusqu’à 200 ms avant le mouvement, bien qu’une fois le mouvement ou la parole commencée, nous pouvions encore la refréner ou modifier.

Pensez à cette situation : vous vous apprêtez à lancer une blague particulièrement impolitiquement correcte dans un groupe d’amis, et à peine ouvert la bouche vous vous apercevez que des gens que vous ne connaissez pas se trouvent dans la pièce. Après la première syllabe, vous vous reprenez alors d’un coup et dites autre chose, probablement quelque chose qui aucun sens, ce qui fait que tout le monde vous regarde étrangement.

Lorsque nous allons au fond du problème pourtant, nous comprenons que même cette inhibition est issue du calcul de l’environnement par le cerveau, et donc de ce qu’il y a rapporté vis-à-vis de vos expériences passées. Par exemple, une expérience passée qui vous a montré que faire une blague un peu trop osée en public peut mettre mal à l’aise.

Toutes les pièces mises bout-à-bout, nous comprenons donc que nous n’avons pas de libre arbitre dans l’absolu, puisque nous ne choisissons pas les pensées qui nous viennent. Par contre, avec ces pensées nous pouvons anticiper, et en anticipons nous pouvons tendre vers le meilleur chemin, donc aller vers le meilleur environnement qui implantera en nous les meilleures pensées

C’est ici que libre arbitre absolu et libre arbitre par le verbe se rencontrent, et c’est ici que l’on comprend à quel point le contenu que nous ingérons, les personnes que nous fréquentons, et l’environnement que nous expérimentons aujourd’hui déterminent qui nous serons demain.

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