Notre Espèce a Déjà Connu l’Enfer. (Temps de lecture : 11 min)

Cette Époque fut Dramatique. Nous Devons notre Survie à l’Incroyable Union que Réalisèrent nos Ancêtres.

Pixabay

Un Muscle Comme Témoin 

Lieu : Afrique Subsaharienne.

Temps : Il y a entre deux et trois millions d’années.

Une phase littéralement dramatique. C’est la première pensée qui nous vient en tête lorsque l’on analyse le faisceau claviculaire du grand pectoral humain, ce puissant muscle de la cage thoracique. 

Pour nos ancêtres arboricoles, le faisceau claviculaire avait comme principale fonction d’assister le deltoïde, muscle de l’épaule, pour élever avec rapidité le bras. Cette action servait à saisir les branches ou porter le bras vers l’avant lors des déplacements à quatre pattes au sol. Regardez un gorille ou un chimpanzé, le fonctionnement est identique.

Ce que l’on observe chez ces grands primates, c’est que si le deltoïde est extrêmement développé, le muscle grand pectoral l’est proportionnellement bien moins. Au contraire, chez l’Homme, le deltoïde est moins développé que celui des grands singes, mais le pectoral conserve un certain volume. Pourquoi un tel changement ? 

Le grand pectoral fut un muscle fondamental dans l’évolution de notre espèce. Chez l’homme, sa grande fonction devint celle de ramener le bras de l’extérieur vers l’intérieur, comme dans un mouvement d’étreinte; il devint le muscle du lancer. 

Chez les femmes, ce muscle permis de porter leurs petits dans les bras lors du passage à la bipédie totale, et nous touchons là au cœur du problème.

Les femelles des grands singes portent leurs bébés sur le dos, la nuque ou, plus rarement, accrochés sous leur poitrine. Nos très anciennes grands-mères faisaient de même avec leurs rejetons, mais le passage à la bipédie totale nous plaça devant une impasse.

Les petits ne pouvaient plus se maintenir sur le dos sans tomber.

Les premières femmes bipèdes furent donc obligées de porter leurs petits dans leur bras, une fonction qui était primitivement utilisée pour l’allaitement. Leur grand pectoral permettait de le maintenir fermement contre elles, mais leur thorax était encore trop large que pour laisser saillir les hanches, ces dernières permettant de laisser reposer le petit. 

Une bipédie balbutiante. Une course bancale. Un thorax large, court et fixe. Pas de hanches : une difficulté à tenir son petit dans les bras pour fuir. Une savane aride où cohabitaient des dizaines et des dizaines de prédateurs assoiffés de sang, filant furtivement à portée de vue dans les hautes herbes. Une intelligence tout juste plus élaborée que celle d’un chimpanzé. Cette époque fut celle de notre grand chaos primordial. Nos cousins les Paranthopres en firent aussi les frais. Définitivement.

Le Chaos Primordial 

Enfant, quand nos parents nous berçaient tendrement, nous nous sentions en sécurité. Nous étions protégés, réconfortés dans un îlot de chaleur. Un nouveau-né sapiens est une très petite chose. Imaginez maintenant un nouveau-né australopithèque, dont les adultes ne mesuraient pas plus d’1m40 en moyenne.

Il ne viendrait en tête d’aucun parent sain d’esprit de courir avec son bébé dans les bras. Or voilà l’énormissime problème auquel notre espèce était confrontée : les femelles et leurs petits se faisaient attraper par les fauves car ils ne pouvaient tout simplement pas fuir efficacement. 

Une femelle chimpanzé, quadrupède, porte son petit sur le dos et peut ainsi chercher de la nourriture seule. Les gros prédateurs sont d’ailleurs assez peu nombreux en forêt, et l’on peut très vite se réfugier dans un arbre. Les mâles ne sont là, dans les grandes lignes, que pour garder le territoire contre les autres mâles et féconder les femelles. Ils participent parfois à l’éducation des petits, mais cela reste assez anecdotique.

Nos premières femmes et enfants étaient beaucoup trop exposés lorsque le groupe arpentait la savane en quête de nourriture. En cas de mauvaise rencontre, une femelle australopithèque de 40 kg devait tenir un bébé dans ses bras en courant. Au premier problème qui était qu’ils n’étaient pas encore formés physiquement au sprint, s’ajouta donc celui de l’énergie cinétique produite par le transport des petits. La chute du bébé était facilement mortelle, et la chute de la mère signait de toute façon la mort des deux.

Le chaos primordial de notre espèce fut créé par la plus élémentaire des lois physiques : la gravité. Qu’on le tienne dans les bras, sur les épaules, ou qu’il marche à coté de nous, courir avec un enfant pour fuir un prédateur est impossible. Soit l’enfant tombe, soit l’adulte tombe, déstabilisé par le poids passif du petit déplaçant le centre de gravité de l’adulte. 

Ce n’est pas tout. Courir à haute vitesse avec un enfant en bas-âge entraine une autre problème grave  : le syndrome du bébé secoué. Balloté dans tous les sens, le cerveau encore fragile du nourrisson se percute contre l’intérieur du crâne et entraine de lourdes, de très lourdes conséquences.

Les femelles mammifères n’abandonnent pas leurs petits. Les femelles Australopithèques ne les abandonnaient pas aux fauves pour sauver leur peau. 

Pour les premiers groupes de savanes, ce fut donc une hécatombe sanglante menaçant cruellement la survie de l’espèce. Car si le risque concret des prédateurs était le plus visible, un autre, plus sournois, s’immisçait régulièrement : celui de la famine. Le combat était encore loin d’être gagné. En perdant les femmes et les enfants, nous perdions la possibilité de perdurer. Il fallut trouver une solution. Il fallut nous réorganiser, faire émerger l’ordre du chaos. Rapidement.


Un système de survie improvisé s’installa. 

Les femelles restaient près des bosquets d’arbres, prêtes à y grimper à tout instant, élevant les enfants, cueillant et préparant les plantes et racines à proximité. Les félins aussi savaient grimper aux arbres, mais avec beaucoup plus de difficultés. Si cette satanée bestiole se montrait trop téméraire, il fallait lui lancer des branches ou de puissants coups de pieds. 

Nous étions petits mais avions de la force. Nous étions perdus mais découvrions la Foi. 

Les mâles furent chargés d’arpenter la fournaise à la recherche de charognes fraîches, d’œufs et de petits animaux dans les terriers. Coalisés, déterminés, armés de cailloux et de bâtons qu’ils lançaient maladroitement mais le plus violemment possible, ils parvenaient la plupart du temps à contrer les hyènes géantes, les léopards et parfois même les plus petits tigres à dents de sabres. Les plus gros, ils les laissaient. 

Lorsqu’il fallait que tout le groupe se déplace, comme pour aller boire, l’opération devait se dérouler aux heures les plus chaudes. C’est le moment où la plupart des prédateurs se reposent. Il ne fallait pas tout de même pas trop traîner dans le coin, car si l’emplacement était pratique, les spots d’arbres près des points d’eau étaient les plus dangereux. Les fauves aussi aimaient venir se rafraichir; ils en profitaient pour saisir le moindre primate qui explorait la nouvelle capacité de pensée depuis un peu trop longtemps, regardant l’eau d’un air pensif.

La mise en place d’un tel système ne coula pas de source. On ne change pas tout un système social de primate de foret d’un coup de baguette magique. Ils sortaient d’un fonctionnement où les mâles ne s’intéressaient que peu aux petits, mais beaucoup à la reproduction. Les femelles, elles, étaient dans une urgence : il fallait qu’elles nourrissent convenablement les enfants et elles-mêmes, et il fallait qu’elles le fassent avec sérénité.

Les mâles australopithèques faisaient une, voire deux têtes en plus que les femelles. D’un système de promiscuité, l’environnement hostile poussa une réorganisation vers un système monogame à tendance polygyne, avec le mâle dominant pouvant s’accorder plusieurs femelles. Probablement pas plus de deux ; le milieu ne le permettait pas. La loi du plus fort entre mâles se faisait à violents coups de poings et de bâtons, mais quand venait la faim, il était temps de mettre les concurrences de côté. 

L’espèce installa un deal. Ce deal consista en l’échange de l’énergie de conquête des mâles, contre l’opportunité sexuelle et affective des femelles. Simple. Brut. Efficace. Animal. De la viande contre du sexe. De la protection contre une progéniture. 

Nous n’étions pas les seuls à connaître l’enfer à cette époque. Nos cousins, les Paranthropes, ne prirent eux pas assez rapidement conscience de l’utilité de ce système. Ils périrent. 

Paranthrope

Les Preuves Directes et Indirectes de l’Échange Primordial

Bien que tous deux assez proches morphologiquement, les modes de vie des Paranthropes et des Australopithèques étaient totalement différents.

A partir de la grande aridification faisant reculer les forets, deux groupes se formèrent. D’une part le groupe des australopithèques, et d’autre part celui des Paranthropes.

Les australopithèques puis premiers Homo habilis prirent la voie qu’on leur connait. De plus en plus de charronnages, de plus en plus de viande. Les Paranthropes gardèrent la voie végétarienne, et puisque la savane aride était pauvre en fruits et feuillages, ils se spécialisèrent dans les tubercules coriaces et les plantes herbacées fibreuses.

Souvenez-vous du premier chapitre de ce livre. Nous y expliquions que ce qui prépara le terrain à l’avènement de l’Homme fut simplement l’apparition du fruit et la quête qu’il demande. Il se produisit la même chose avec la viande : la viande devint en quelque sorte le nouveau fruit, et sa quête généra un esprit de chasseur extrêmement curieux et dynamique. 

Toute la morphologie des Paranthropes était adaptée à ce mode de vie végétarien. Un crâne volumineux avec de puissantes mâchoires et de gros muscles masticateurs, capables de meuler et de mâcher cette nourriture fibreuse, et un gros système digestif fait pour briser par fermentation les fibres de cellulose des végétaux. 

Bien que de la même taille que les Australopithèques, les Paranthropes adoptèrent un système social similaire aux gorilles. Les groupes étaient composés d’un mâle dominant, de quelques jeunes mâles subalternes ainsi que des femelles avec leurs petits, celles-ci constituant le harem du mâle dominant. Il les défendait contre les autres mâles et surtout contre les prédateurs. Le dimorphisme sexuel était de cette façon extrêmement marqué, plus que chez les Australopithèques. Les mâles étaient beaucoup plus volumineux que les femelles.

Le système des Paranthropes pourrait être le pire cauchemar d’une féministe moderne. Car si cette structure sociale était avantageuse pour le mâle dominant, les femelles, elles, étaient obligées d’aller chercher avec les mâles subalternes leur nourriture sur un vaste territoire. Contrairement aux femelles australopithèques, elles restaient donc extrêmement vulnérables aux prédateurs, qui plus est lorsqu’elles allaitaient et portaient leurs petits dans les bras. 

Le résultat ? Pas bon. Le système des Paranthropes entraîna l’inexorable disparition de cette espèce, alors que de leur côté les Australopithèques réalisèrent une explosion démographique. La cruelle loi de la nature. Ne se conserve que ce qui fonctionne.


La réelle mise en place de l’échange primordial se déroula lors du pic d’aridification de l’Afrique Subsaharienne, c’est-à-dire il y a autour de deux millions d’années. 

Dans leur âge d’or, de -4 à -2,5 ma, les australopithèques chassaient probablement un peu plus que les chimpanzés, mais cette consommation de viande restait encore mineure. Ils n’étaient plus en forêt équatoriale humide, qui commença à perdre en force vers Toumaï, il y a 7ma, mais ils n’étaient pas encore dans la fournaise de savane. Les reconstitutions par analyses de pollen démontrent que beaucoup des sites où des ossements australopithèques ont été retrouvés étaient encore relativement boisés. Vers -2.5 ma par contre, les milieux deviennent nettement plus ouverts et la crise devient dramatique (Reed, 1996). A -2 ma, des groupes australopithèques sont exposés à de graves famines (Janssen, Sept, Griffith, 2007). Homo habilis émergera de cette phase de tension.

Les habilis, plus efficaces, plus intelligents, plus organisés, font de la viande une réelle pièce centrale. Les mâles sont très agressifs. Ils disposent des caches à outils à plusieurs emplacement de leur territoire afin d’être prêt n’importe où (Pascal Picq, Premiers Hommes). Les ossements présentant des traces de boucheries faites par ces lointain ancêtres étaient ceux d’animaux de 30 à 350 kg en moyenne. Nous sommes loin des petites proies de chimpanzés que l’on peut trainer à bout de bras : il fallait dépecer la bête et rapidement transporter la viande. 

Les femelles habilis quant à elles sont toujours beaucoup plus petites que les mâles et développent leur morphologie moderne, faite de ces réserves graisseuses que sont les fesses, hanches et seins, ce qui leur permet une salvatrice économie d’énergie lorsque le groupe est confronté à ces estomacs terriblement vide. Encore aujourd’hui d’ailleurs, les femmes partout dans le monde sont bien plus résistantes aux famines que les hommes (Zarulli, A. Barthold Jones, Oksuzyan, Lindahl-Jacobsen, Christensen, Vaupel, 2018).

Si habilis connaît l’échange primordial, c’est aussi à partir de cette époque que l’échange brut laisse peu à peu la place à une organisation beaucoup plus Humaine. Quelques centaines de milliers d’années plus tard, les premiers Homo erectus, les véritables premiers chasseurs-cueilleurs aux mains de lanceurs et d’artisanes, prennent la relève et se hissent en tête de la chaine alimentaire. Les femmes étaient cette fois bien moins vulnérables : la bipédie était parfaite, le corps moderne, l’intelligence nettement plus avancée, la coopération beaucoup plus élaborée, et ces femelles désormais femmes avaient plus de capacités de se défendre seules. Les hommes tendaient à moins se battre entre eux pour le pouvoir et les femmes. Une grande baisse de la différence de taille entre mâles et femelles prenait cours. 

Les humains montrent aujourd’hui un degré de coopération et de partage bien plus grand que chez n’importe quel autre primate, mais il fallut du temps pour cela. S’ils sont capables de dons gratuits et d’empathie, les chimpanzés par exemple partagent assez peu la proie qu’ils attrapent, sauf parfois pour du sexe, du toilettage ou la formation de coalitions (Stanford et al. 1994; Gomes and Boesch, 2009, Mitani 2006). 

Les singes actuels sont de cette façon avant tout porté vers leur propre intérêt. Ils sont bien sûr capables de s’entraider, et on a même observé une petite femelle réconforter un mâle défait dans une bagarre ou encore des bonobos partager de la nourriture avec d’autres qui ne sont pas de leur groupe (Fruth, B. & Hohmann, G., 2018). Mais globalement, leur générosité est encore très loin de celle de leurs cousins humains. Même les jeunes enfants humains, en contraste avec les petits chimpanzés, ont une forte disposition à des comportements réellement coopératifs et pas seulement dictés par l’intérêt personnel (Warneken and Tomasello, 2006 ; Tomasello et al., 2012 ; Warneken, 2013 ; Tomasello, 2014).

Bien que les capacités cognitives des premiers hominidés étaient déjà plus avancées que les singes, un échange sexe contre nourriture brut était toujours nécessaire. Il existait une solidarité de groupe croissante, mais la solution de fidélisation relative d’un couple était la solution la plus efficace. C’est effectivement la meilleure lorsque le milieu est instable ou rude.

Même si tout le groupe aide la mère, fixer un couple avec un mâle focalisé sur la femelle est indispensable à la pérennité de la gestation, et même pour l’organisation toute entière du groupe. Un couple où les deux partenaires se focalisent d’abord sur eux deux et leurs petits évite la dispersion. Cela concentre l’énergie, permet une meilleure harmonie et évite les tensions.

La monogamie au moins le temps de l’éducation minimale des petits se plaça comme « logiciel de base » de l’espèce humaine. Le cerveau humain grossissant sans cesse au fil du temps favorisa encore cette monogamie (à grosse tendance répétitive). 

En marge, la polygynie, c’est-à-dire un mâle dominant pour plusieurs femelles, fut tolérée ou de mise dans la plupart des sociétés humaines au fil de l’Histoire (Marlowe, 2005). L’être humain étant extrêmement adaptatif, il put aussi adopter de façon exceptionnelle d’autres formes de systèmes en fonction de l’environnement ou de son mode de production, comme la polyandrie, c’est-à-dire une femme pour plusieurs hommes. 

En fin de compte, ce furent donc d’abord sur les femmes que le changement de milieu opéra une pression énorme. Alors oui, le cliché des femmes fragiles et dépendantes fut vrai à une période de notre histoire, bien que les femelles contribuèrent évidemment avec force à la survie du groupe. Mais il ne faut jamais sous-estimer le courage des femmes, ni la rapidité d’adaptation d’une espèce.

L’échange primordial ne fut que le préambule de la division des tâches chasse-cueillette : ce fut d’abord la combinaison cueillette limitée et dangereuse avec un charronnage passif puis agressif, qui donna par la suite la combinaison cueillette fructueuse avec chasse au gros, donnant une plus grande importance pour soit la cueillette soit la chasse suivant les climats et régions.

Les femmes ont ainsi très bien su tirer leur épingle du jeu, si bien qu’en dehors de leur période de gestations, dans la majorité des groupes chasseurs-cueilleurs actuels ce sont les femmes qui ramènent en moyenne le plus de nourriture en termes de calories au camp (Marlowe, 2010). (Sauf dans l’Hémisphère Nord où l’hiver signant la mort de la flore, les femmes se spécialisèrent surtout dans la logistique comme la fabrication des vêtements. La viande ramenée par les hommes est également plus riche nutritivement que les végétaux, ce qui équilibre globalement l’apport de chacun des sexes).

L’échange sexe-ressource fut donc l’étape de réorganisation animale qui mena à l’organisation humaine. Elle fut le chaos avant l’ordre. Elle fit naître les yeux doux, les papillons dans le ventre et les textos jusque très tard le soir ; la plus puissante obsession humaine pouvait naître. 

L’amour romantique. 

Suivez-moi pour la suite. Cela arrive bientôt. 

Boris Laurent 

Publié dans: Non classé

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